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Greta Thünberg en murale, un puissant repère visuel de l’écologisme

Greta Thünberg en murale, un puissant repère visuel de l’écologisme

Dans le monde de la sociologie visuelle, nous disons qu’un repère visuel signale et permet non seulement de guider nos déplacements et d’orienter nos actions, mais aussi de normaliser nos comportements, nos conduites, nos jugements, nos attitudes, nos opinions, nos croyances. Cette normalisation, véhiculée par un repère visuel, consiste à différencier ce qu’il convient ou non de faire en fonction de leur désirabilité du point de vue du groupe qui génère la norme.

Pour l’écologisme, ou écologie politique — courant de pensée tendant au respect des équilibres naturels et à la protection de l’environnement contre les nuisances de la société industrielle1 — , Greta Thünberg agit comme repère visuel. La peindre sur un mur, à San Francisco, ville berceau de la contre-culture hippie et également ville tête-de-pont de la Silicon Valley,  consiste à signaler au passant, par sa seule surdimension, ce qu’il convient ou non de faire en matière de comportement environnemental.

© Photo, SIPA

Elle agit comme repère normalisateur des comportements de chacun. Elle condense, à elle seule, tout ce que le credo et la doxa environnementaliste véhicule comme valeurs. Réguler nos conduites, nos jugements, nos attitudes, nos opinions, nos croyances dans une direction donnée, le repère visuel est puissant, car il agit en fonction de ce qui est désirable du point de vue du groupe qui génère la norme écologique, à savoir les environnementalistes.

Les 4 fonctions d’un repère visuel :

  1. signaler en vue de l’accomplissement d’actions (ou suggérant l’opportunité d’actions) ;
  2. permettre la localisation d’autres repères qui doivent déclencher une action (le repère est élément de réseau) ;
  3. confirmer qu’un individu est au bon endroit ;
  4. répondre à certaines attentes.

La murale de Greta Thunberg engage effectivement les 4 fonctions d’un repère visuel. Sa seule représentation iconographique signale que certaines actions doivent être posées, immédiatement, pour sauver la planète. Elle agit aussi comme localisation d’autres repères qui doivent déclencher des actions à caractère environnementalistes. Elle confirme par sa seule présence, que chaque citoyen se trouve au bon endroit pour mettre en pratique les préceptes du credo environnementaliste. Elle répond à certaines attentes bien précises, soient celles de se conformer à des pratiques qui permettront de sauver la planète de l’effondrement climatique.

Les 4 propriétés d’un repère visuel :

  1. la visibilité (physique, historique, morphologique) ;
  2. la pertinence pour l’action (la murale, l’affiche) ;
  3. la distinctivité (on ne peut le confondre avec un autre) ;
  4. la disponibilité (inscription dans l’environnement).

Ces propriétés s’appliquent toutes à la murale de Greta Thünberg. Elle est visible, surdimensionnée. Dans un contexte où l’urgence climatique sature le discours médiatique, elle acquière un niveau très élevée de pertinence pour l’action environnementaliste. La représentation iconographique de Greta Thünberg est distinctive par elle-même — impossible de la confondre avec quoi que ce soit d’autre. Elle est disponible, non seulement dans le discours médiatique, mais également sur des murales qui renforcent sa rhétorique articulée lors de ses différents discours : « Mon message est que nous vous surveillerons ». Et cette murale, dont les yeux pointent directement vers le piéton renvoie systématiquement à cette surveillance imaginée par George Orwell.

À partir de ces fonctions et de ces propriétés qui sont propres à un repère visuel, la murale de Greta Thünberg agit comme un puissant repère visuel activant plusieurs codes liés à une certaine normalisation sociale fondée sur une certaine vertu comportementale que chaque citoyen devrait inclure dans sa vie de tous les jours. Il est là le pouvoir de certains repères visuels, dans leur capacité à mobiliser, à normaliser et à réguler les comportements.

© Pierre Fraser (Ph. D., sociologue), 2019

« Et un, et deux, et trois degrés, c’est un crime contre l’humanité », ou le mode-tout-en-urgence

« Et un, et deux, et trois degrés, c’est un crime contre l’humanité » est devenu l’un des énoncés performatifs efficaces du discours environnementaliste.

Pour s’en convaincre, il suffit d’assister à une manifestation environnementaliste pour entendre cet énoncé répété à plusieurs reprises. Ce qu’il y a ici d’intéressant avec cet énoncé, c’est qu’il s’agit d’un énoncé performatif, c’est-à-dire un énoncé qui réalise lui-même ce qu’ils énonce. Dans le cas présent, dire « Et un, et deux et trois degrés, c’est un crime contre l’humanité » plutôt que changement climatique indique qu’il ne s’agit pas d’un processus (changement), mais d’un état de fait (effondrement qui est ni plus ni moins qu’un crime contre l’humanité). L’énoncé  performatif a essentiellement pour but de couper court à la réflexion et de s’en remettre à une doxa ou credo, bien qu’il semble s’en défendre.  De là, il est possible de construire tout un argumentaire qui orientera toutes les actions vers le mode tout-en-urgence.

Comme le rapportait le 9 novembre 2019 le journal Le Parisien, une femme tente de rentrer dans le magasin Kiabi à Argenteuil. « On bloque le magasin pour dénoncer les effets de la fast fashion (NDLR : mode éphémère) », lui indique une jeune fille. « Mais il y a d’autres enseignes ! Il vaudrait mieux aller bloquer Qwartz à Villeneuve-la-Garenne », répond la femme un peu dépitée. « Et un, et deux, et trois degrés, c’est un crime contre l’humanité », crient les manifestants, pendant que les vigiles leur confisquent leurs pancartes et banderoles. Scandalisées, les vendeuses du magasin baissent le rideau de fer.  « Je trouve ça hypocrite de leur part, s’énerve une femme. Ils sont tous en Nike ! ». Cette action qui a eu lieu samedi était la première du groupe Youth for climate Val-d’Oise. « Cette action aura pour but d’alarmer les passants à l’urgence climatique et sociale actuelle », indique leur communiqué de presse.

© Photo : Thibault Chaffotte

« Allez on y va ! » lance Nolan. Autour de lui les quinze autres jeunes se mettent à former à une chaîne humaine à l’entrée du magasin Kiabi du centre commercial Côté Seine, à Argenteuil. « Les petits pas, les petits pas, les petits pas : ça suffit ! », scandent-ils. Ici, ce qui est intéressant, d’un point de vue strictement discursif avec cet énoncé, c’est le mode « injonction » qui est mis de l’avant. Autrement dit, il faut passer à une autre vitesse, celle du mode-tout-en-urgence. Et ce mode-tout-en-urgence s’articule comme suit :

  • il ne nous resterait qu’une vingtaine d’années pour atteindre l’objectif de 2°C et que quelques années pour avoir une chance raisonnable de rester sous la barre des 1,5°C d’augmentation des températures à l’échelle plan.taire. En d’autres termes, il n’y a pas de temps à perdre. Atteindre l’objectif de 1,5°C exigera un effort sans précédent à une échelle sans précédent dans le monde. Les transformations nécessaires seront si profondes, si importantes et si urgentes qu’elles ne peuvent être laissées aux seules forces du marché. Au cours des dernières années, nous avons constaté une nette tendance à la baisse des investissements dans les combustibles fossiles et à l’augmentation substantielle de la production d’énergie renouvelable et des emplois. Cependant, même si cette tendance se poursuivait, elle n’assurerait pas la transition rapide et juste dont nous avons besoin pour rester en dessous de 1,5°C ;
  • les lois et les politiques doivent changer à tous les niveaux de gouvernement ; les institutions financières doivent intégrer des preuves scientifiques dans leurs évaluations des projets énergétiques ; l’extraction des combustibles fossiles doit être éliminée très rapidement et les nouveaux projets de combustibles fossiles ne peuvent voir le jour ; les modes de vie devront changer, de notre façon de travailler à notre façon de manger et de nous déplacer ;
  • pour avoir une chance décente de rester en dessous de 1,5°C, nous devrions plafonner nos émissions futures totales d’ici 2100 à environ 120 GtCO2e. Pour mettre cela en perspective, le monde émet en moyenne 40 GtCO2e par an. Les réserves connues de combustibles fossiles se situent entre 2 734 et 5 385 GtCO. C’est entre 23 et 45 fois plus que ce que nous pouvons nous permettre, ce qui signifie que nous avons moins d’émissions sur trois ans, comme d’habitude, avant d’atteindre le budget de 1,5°C. Si nous commençons à ralentir considérablement les émissions dès maintenant, nous pourrions obtenir quelques années de plus d’élimination progressive contrôlée. Mais cela signifie aucun nouveau projet d’extraction de combustibles fossiles, nulle part, plus jamais.

Exprimé de cette façon, il semblerait bien que plusieurs changements devront avoir lieu, et ce, très rapidement. De tels changements d’une telle ampleur sont-ils pour autant réalisables dans un si court laps de temps ?  Dans le cadre d’une rhétorique mode-en-tout-urgence, la question ne se pose pas, car la chose doit impérativement se faire. Conséquemment, nous n’aurions pas le choix entre l’action et l’inaction. Un seul choix s’impose donc :  agir quand nous pouvons encore faire la différence ou être forcés d’agir quand il sera trop tard pour préserver plus ou moins la planète telle que nous la connaissons.

Et il est là le pouvoir des énoncés performatifs, c’est qu’ils s’imposent comme des impératifs indiscutables. De là leur capacité à mobiliser.

© Pierre Fraser (Ph. D., sociologue), 2019

 

 

The Guardian et le parti pris pour l’urgence climatique

Les médias de masse, depuis 150 ans, clament leur objectivité et leur indépendance journalistique. C’est leur marque de commerce qui leur permet de prétendre qu’ils sont le quatrième pouvoir capable de faire contrepoids aux trois pouvoirs incarnant l’État (exécutif, législatif et judiciaire). Depuis déjà un an, à la fin de chaque article sur son site Internet, The Guardian affiche la note suivante :

« Alors que la crise climatique s’intensifie…  The Guardian ne restera pas silencieux. C’est notre engagement : nous continuerons d’accorder au réchauffement climatique, à l’extinction de la faune et de la flore sauvages et à la pollution à l’échelle mondiale l’attention et l’importance urgentes qu’ils exigent. The Guardian reconnaît l’urgence climatique comme l’enjeu majeur de notre époque.  Notre indépendance signifie que nous sommes libres d’enquêter et de contester l’inaction des personnes au pouvoir. Nous informerons nos lecteurs des menaces qui pèsent sur l’environnement sur la base de faits scientifiques et non d’intérêts commerciaux ou politiques. Et nous avons apporté plusieurs changements importants à notre guide de rédaction pour nous assurer que le langage que nous utilisons reflète fidèlement la catastrophe environnementale. The Guardian estime que les problèmes auxquels nous sommes confrontés dans le cadre de la crise climatique sont systémiques et qu’un changement sociétal fondamental est nécessaire. Nous continuerons de rendre compte des efforts des individus et des communautés du monde entier qui prennent courageusement position pour les générations futures et la préservation de la vie humaine sur terre. Nous voulons que leurs histoires inspirent l’espoir. Nous rendrons également compte de nos propres progrès en tant qu’organisation, à mesure que nous prendrons des mesures importantes pour réduire notre impact sur l’environnement. »

Ce texte est intéressant à plus d’un égard.

Premièrement, The Guardian, en soulignant qu’il « reconnaît l’urgence climatique comme l’enjeu majeur de notre époque », détermine ainsi non seulement la ligne éditoriale du journal, mais détermine aussi la ligne idéologique de celui-ci.

Deuxièmement, The Guardian, en déclarant « notre indépendance signifie que… ». se définit de facto comme le véritable contre-pouvoir à l’État qui n’agit pas contre l’urgence climatique. Il devient ainsi celui qui fera tout en son possible pour protéger le droit à l’information des citoyens. Pour preuve, il met bien en évidence le fait que le journal le fera « sur la base de faits scientifiques et non d’intérêts commerciaux ou politiques ». Il s’agit ici du positionnement classique des médias de masse, c’est-à-dire afficher l’apparence de vertu éditoriale.

Troisièmement,  The Guardian souligne que plusieurs changements importants ont été apportés à son guide de rédaction. D’ailleurs, Katharine Viner, rédactrice en chef du journal, a envoyé ce mémo à tous les journalistes : « Les journalistes du Guardian devront, quand cela est possible, troquer le changement climatique pour l’urgence climatique, la crise climatique ou l’effondrement climatique. Au réchauffement climatique, sera préférée la hausse des températures. La biodiversité deviendra la vie sauvage, l’expression stocks de poisson sera privilégiée à ressources alieutiques, tandis que les climatosceptiques, seront plutôt des négationnistes du climat. Les termes originaux ne sont pas bannis, mais réfléchissez-y à deux fois avant de les utiliser. » Faut-il ici rappeler que changer les mots et les expressions qui décrivaient auparavant certaines réalités c’est aussi changer la perception de ces réalités précédentes.

Quatrièmement, dire que « les problèmes auxquels nous sommes confrontés dans le cadre de la crise climatique sont systémiques et qu’un changement sociétal fondamental est nécessaire », n’est pas banal. Ce qui est ici proposé est ni plus ni moins qu’une refonte des institutions sociales, car ces dernières auraient échoué à prendre acte des problèmes auxquels l’humanité serait confrontée (The Guardian s’érige en contre-pouvoir). En fait, il est toujours plus facile de caler une démarche dénonciatrice et réformatrice dans un cadre universel (la planète et son climat) que dans un contexte local (sans-abris, taux de suicide chez les jeunes, détresse chez les personnes âgées, montée de la précarité sociale et économique). Personne n’ira manifester pour la précarité ni pour les sans-abris, et jamais The Guardian n’aurait proposé un guide de rédaction pour soutenir les gens qui fréquentent les banques alimentaires pour mettre fin à la pauvreté en proposant un tout nouveau vocabulaire pour s’attaquer au problème.

Cinquièmement, quand The Guardian signale « Nous continuerons de rendre compte des efforts des individus et des communautés du monde entier qui prennent courageusement position pour les générations futures et la préservation de la vie humaine sur terre », il se campe clairement (i) dans la grande vertu universelle salvatrice et réparatrice, tout (ii) en reprenant  à son compte la rhétorique  de type  « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », (iii) tout comme il repique la rhétorique syndicaliste du  XXe  siècle qui défendait les droits et les intérêts des travailleurs.

Finalement, en disant que « Nous rendrons également compte de nos propres progrès en tant qu’organisation, à mesure que nous prendrons des mesures importantes pour réduire notre impact sur l’environnement », c’est aussi signaler que si on prêche la vertu, on doit aussi signaler que l’on est soi-même vertueux ; il faut boucler la boucle.

Quelles conclusions faut-il tirer de ce nouveau vocabulaire proposé par The Guardian ? En fait, il s’agit tout simplement de pratiques discursives fondées sur un ensemble d’énoncés performatifs ( énoncés qui réalisent eux-mêmes ce qu’ils énoncent). Dire effondrement climatique plutôt que changement climatique indique qu’il ne s’agit pas d’un processus (changement), mais d’un état de fait (effondrement). De là, il est possible de construire tout un argumentaire qui orientera toutes les actions vers le mode tout-en-urgence.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

 

 

Start-up ou le mythe de l’innovation technologique

Le mythe de la start-up comme moteur de l’innovation technologique résulte d’un sophisme logique élémentaire. Si 90 % des innovations technologiques proviennent des start-up, donc c’est forcément que l’innovation passe par la start-up.

Autrement dit, la corrélation devient causalité, ce qui est faux, car même une corrélation forte ne signifie pas automatiquement qu’il y a relation de cause à effet.

En ce sens, la réalité nous informe que moins de 1/1000 des innovations technologiques produites par des start-up  échouent.  Donc, d’un strict point de vue statistique, si les start-up ont un taux d’échec aussi élevé, c’est peut-être que la performance des start-up ne soit pas dans l’innovation, mais dans leur capacité à survivre à leurs propres innovations. De là, lorsqu’une start-up réussit, son succès est monté en tête d’épingle, d’où le mythe de la start-up comme moteur de l’innovation technologique.

Nous avons là toutes les conditions nécessaires pour produire à profusion des énoncés performatifs (énoncé qui réalise lui-même ce qu’il énonce) à propos des start-up.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

 

Intelligence artificielle, ou de la relation trouble entre la Silicon Valley et les universités

Rappelons ici que ce que nous connaissons aujourd’hui sous l’appellation deep learning est le fruit d’un phénomène d’auto-accroissement et d’une technologie qui date de 1958. À cet égard, en juillet de ladite année, le New York Times publiait une nouvelle à propos d’un dispositif expérimental, une thinking machine nommée Perceptron. Un jeune chercheur de l’Université Cornell, Frank Rosenblatt (1921-1971), annonçait alors que cette machine, calquée sur le fonctionnement d’un réseau simple de neurones (paradigme connexionniste), serait un jour en mesure de lire et d’écrire, voire de penser comme un être humain.

En 1969, suite à la parution d’un livre[1] dévastateur publié par deux chercheurs concurrents en intelligence artificielle du MIT — Marvin Minsky (1927-2016) et Seymour Papert (1928-2016) —, il est démontré qu’il est impossible pour un réseau de neurones artificiel de parvenir à réaliser des tâches complexes. Les conséquences de cette publication ne se feront pas attendre et la majorité des fonds de recherche destinés à cette recherche fondamentale fondront comme neige au soleil. Il faut bien voir ici l’ironie du sort, alors que les travaux de Minsky et Papert en intelligence artificielle ne déboucheront jamais sur des applications majeures, alors que ceux de Rosenblatt, repris dans les années 1980 par des chercheurs comme Georges Hinton, Yann LeCun et Yoshua Bengio, feront l’objet de la plus grande attention.

En fait, il faut voir comment la recherche sur les réseaux de neurones artificiels, depuis le début des années 2000, était sous financée, pour mesurer l’ampleur du phénomène qui s’est imposé dès 2006. En fait, c’est le chercheur canadien Georges Hinton de l’Université de Toronto qui, malgré le tarissement du financement dans ce secteur de la recherche, a, en quelque sorte, gardé le fort pendant toutes ces années.

En 2006, avec deux autres collègues, Hinton fait une percée majeure[2] et révolutionne le domaine des réseaux de neurones artificiels (neural networks) qui avaient jusque-là très mauvaise presse dans le monde de la recherche académique. Battant à plates coutures tous les systèmes déjà existants de reconnaissance vocale, de reconnaissance faciale, de catégorisation d’images, de génération vocale et de traduction automatique, l’expression neural networks sera rapidement abandonnée au profit de l’expression deep learning. Rien de mieux que de revamper un terme négativement connoté pour relancer la marque !

En l’espace d’à peine un an, les Google, Microsoft et Amazon de ce monde lâcheront dans la nature leurs chasseurs de têtes et débaucheront de leurs emplois universitaires les rares chercheurs en intelligence artificielle. Concrètement, il faut voir cet engouement comme une nouvelle ruée vers l’or, car l’entreprise qui embauchera les chercheurs les plus innovateurs risque fort de se positionner en tête de lice sur Wall Street. Il faut voir tout ce qui dit et s’écrit dans la presse depuis que Google a lancé son projet de recherche de voiture autonome, pour saisir et cerner dans quelle mesure la découverte de Georges Hinton a permis et conditionné un foisonnement de recherches et d’applications dans tous les domaines où l’apprentissage automatisé pourrait éventuellement être utilisé.

Et c’est là où les choses deviennent intéressantes, car les entreprises de haute technologie et le système universitaire, dans leur déclinaison californienne, ne voient aucun problème à ce qu’un chercheur comme Yann Le Cun puisse avoir un double statut : chercheur à l’Université de New York et chef de division en recherche sur l’intelligence artificielle chez Facebook. Au Québec, Yoshua Bengio, le grand ponte de l’intelligence artificielle, est professeur au Département d’informatique et de recherche opérationnelle de l’Université de Montréal tout en étant « cofondateur de plusieurs entreprises émergentes, dont Element AI (2016), qui a obtenu un investissement de série A record de 135M$ [et de] Mila [dont la mission est de] faire de Montréal un pôle mondial de l’intelligence artificielle en y attirant les laboratoires de recherche en IA de Microsoft, Google, Facebook, DeepMind, Samsung et Thales. »

En fait, ce à quoi nous assistons, c’est à une redéfinition de la recherche universitaire calquée sur le modèle de l’Université Stanford où l’État investit des sommes importantes dans la recherche en intelligence artificielle pour ensuite être récupérée par les géants de la Silicon Valley. L’idée est la suivante : se rapprocher le plus possible des universités les plus performantes dans le domaine de l’intelligence artificielle dont la recherche est subventionnée par l’État (condition de base), s’informer pour savoir qui sont les étudiants les plus brillants à la maîtrise et au doctorat, les engager, et investir quelques miettes de dollars (entre 5 à 10 millions) dans ces centres de recherche afin de polir leur image sociale, et rafler la mise, tout en faisant croire que l’argent investit par l’État dans ce type de recherche « à la fine pointe » profitera à toute la société à la hauteur de ce qui a été investi, si tant est que  la chose soit possible.

En somme, le contribuable est celui par qui la recherche de pointe arrive et par qui les entreprises de haute technologie consolident à coup de milliards de dollars leur emprise technologique et sociale.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

[1] Minsky, M. Papert, S. (1969), Perceptrons, Cambridge: MIT Press.
[2] Hinton, G. E., Osindero, S., Teh, Y. W. (2006), « A fast learning algorithm for deep belief nets », Neural computation, vol. 18, n° 7, p. 1527-1554.

 

Climat ou inégalités sociales ?

L’Agence France Presse, dans son édition du 18 octobre 2019, rapporte que plus de 15 000 enfants de moins de 5 ans meurent chaque jour dans le monde.

Face à une telle situation, où sont les professionnels de l’indignation et les grands pourfendeurs de l’injustice, ces donneurs de leçons dégoulinant de vertu, leur vertu, la vertu avec un grand V ?

Il va sans dire qu’il est plus « glamour » de militer pour l’environnement que pour les inégalités sociales.

À ce sujet, les inégalités sociales, devenues ringardes, parce que portées, dans les années 1950, 1960 et 1970, par une génération qui est aujourd’hui la cible de la gauche bien-pensante, les baby-boomers, ne soulèveront aucune foule.

Aucune Greta, aucun membre de Rebellion, aucun écolo pour porter les inégalités sociales.

Cependant, des gens bien repus et faisandés pour parler de l’apocalypse climatique, car ça engage à si peu, sauf manifester et emmerder une large part de la population.

Et si on me dit que l’un n’exclut pas l’autre, ce n’est qu’une astuce rhétorique pour ne pas agir face aux inégalités sociales.

Si le credo des écolos est agir localement et penser globalement, commençons par agir localement sur les inégalités sociales. Mais c’est tellement pas tendance…

L’un des auteurs de l’étude,  Simon Hay, de l’Institut de métrologie et d’évaluation de la santé (IHME, Université de Washington), organisme de statistiques financé par la fondation Bill et Melinda Gates (ce qui devrait nous inquiéter), souligne que « Les facteurs qui contribuent aux décès sont liés à des maux plus vastes : la pauvreté, la discrimination et l’injustice. […] Nos travaux peuvent servir de base aux autorités sanitaires pour améliorer les systèmes de santé de façon ciblée ».

Certes, il faut admettre qu’il n’y a aucune raison à descendre manifester dans la rue pour la pauvreté, la discrimination et l’injustice. Les excités du bocal n’ont aucun intérêt à s’exciter pour si peu. Cependant, pour une apocalypse climatique à peine avérée ? Certainement !

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019
© Photo : Brian Daniel Quiroz Murillo

 

Intelligence artificielle, le grand mythe de notre temps

L’un des grands bonheurs de l’être humain, ce n’est pas forcément de vivre dans une condition dite de bonheur, mais bien de complexifier à outrance tout ce qui peut être complexifié. C’est une manie de notre espèce, un genre d’obsession qui nous oblige constamment au dépassement, à l’invention et à l’innovation.

D’ailleurs, tous les politiciens vous le diront, il faut innover pour arriver à maintenir le pays dans le peloton de tête des pays développés au risque de le voir péricliter, comme si le fait d’innover était obligatoirement garant de prospérité économique. À ce titre, les États-Unis ont dû échouer dans une certaine mesure, car ce pays au sommet de l’innovation technologique n’a de cesse de produire des inégalités sociales toujours plus criantes. En fait, quand on y regarde le moindrement de près, ce sont les élites politiques, économiques et financières, aux États-Unis, qui bénéficient réellement et massivement de l’innovation technologique.

Partant de là, l’innovation technologique devient forcément un impératif pour ces élites. On tient peut-être là une première explication, mais il serait trop risqué de s’y tenir. Donc, il faut envisager le problème sous un autre angle.

En mars 2017, lors du dépôt de son budget annuel, le gouvernement du Canada a particulièrement souligné que l’intelligence artificielle a le potentiel de générer une solide croissance économique. D’ailleurs, quoi de plus innovant que l’intelligence artificielle ? À une autre époque, pas si lointaine, on parlait, au Canada, de l’autoroute de l’information comme de l’Eldorado de l’innovation technologique — j’attends encore, vingt ans plus tard, cet Eldorado.

Cela étant précisé, comment l’intelligence artificielle contribuera-t-elle à cette solide croissance économique ? Toujours selon le gouvernement canadien, la chose passera par le fait d’améliorer la façon de produire des biens, d’offrir des services et de surmonter des défis comme les changements climatiques. Il va sans dire que les changements climatiques ont le dos large dès qu’il s’agit d’agiter l’épouvantail d’une humanité qui subira de plein fouet l’apocalypse du réchauffement planétaire.

Ainsi, l’intelligence artificielle se positionnerait comme un facteur pivot pour nous aider à contrer cette potentielle catastrophe, un peu comme si nous étions trop bêtes pour y arriver par nous-mêmes. Et Dieu sait si nous sommes bêtes à en croire tous les technoévangélistes de l’intelligence artificielle. C’est donc pourquoi le Canada « entend offrir un appui public solide aux programmes de recherche et à l’expertise de calibre mondial offerts dans les universités canadiennes afin de positionner le Canada en tant que chef de file en matière de recherche sur l’intelligence artificielle et l’apprentissage profond[1]. » Et nous voilà dans ce que la complexité a de plus complexe, l’intelligence artificielle.

Au risque d’en choquer plusieurs, ce qui sera sûrement le cas, il importe de préciser que l’intelligence artificielle, ce n’est avant tout qu’un bricolage informatique de plusieurs degrés supérieurs à tout ce qui a été conçu à ce jour depuis la Révolution industrielle en matière de technologies. Rien de plus.

Et je souligne, qu’ici, le mot bricolage n’a aucune connotation négative, car il renvoie plutôt à la notion d’un bricolage informatique hautement sophistiqué. Autrement dit, il est possible, en combinant différentes techniques statistiques, mathématiques et informatiques couplées à des microprocesseurs à architecture parallèle, d’arriver à une efficacité particulièrement surprenante en matière d’apprentissage automatisé, sans compter que l’apprentissage automatisé profond serait ce par quoi nous solutionnerons nos problèmes sociaux les plus criants. Et ce bricolage hautement sophistiqué sera inévitablement la source de plus de problèmes qu’il n’y pourrait paraître, car il ne faut jamais oublier que, là où est introduite de la complexité, on introduit aussi beaucoup de possibilités de dérapage.

Partant de là, il est toujours intéressant, lorsqu’il est question d’intelligence artificielle, de constater à quel point ce qui la constitue dans son essence même est souvent mis de côté au profit d’une approche strictement technologique, et ce, sans prendre aucune distance critique par rapport à la technologie elle-même. Autrement dit, si on désire comprendre le phénomène tel qu’il se présente aujourd’hui, il faut tout d’abord explorer ce qui le constitue dans ses fondements.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

[1] Association québécoise des technologies (2017), Budget du Canada 2017-2018 : L’AQT présente les principales mesures qui toucheront les entreprises technos québécoises.