Bonheur anxiolytique, l’inévitable condition de notre temps

L’utilisation à long terme et généralisée des tranquillisants dans nos sociétés contemporaines semble suggérer que certains problèmes sous-jacents, de nature strictement sociale, n’ont définitivement pas été résolus.

Il faut dire les choses telles qu’elles sont : d’un point de vue sociologique, l’anxiété émerge de l’agitation de la vie moderne. Elle est le symptome d’un problème social dont personne n’a encore vraiment mesurer l’apmpleur. Notre propension collective à faire en sorte que chacun devienne maître de son destin, architecte de sa vie, et entrepreneur de lui-même conduit inévitablement à l’autonomisation de l’individu où il devient responsable de tout ce qui lui arrive ; s’il est congédié parce que le propriéraire de l’entreprise pour laquelle il travaillait a délocalisé la production, il lui revient totalement de trouver en lui les ressorts nécessaires pour affronter la situation. Le cas échéant, s’il se retrouve trop logntemps au chômage, il n’aura que lui-même à blâmer.

Mais voilà, l’élimination de toutes les barrières à l’autonomie personnelle, y compris de toutes les souffrances et de l’autorité morale et culturelle, ont laissé trop d’entre nous à la dérive et sans point d’ancrage. Quand cette réalité devient accablante, nous nous accrochons à tout ce qui peut tranquilliser l’âme. Et c’est là où les anxiolytiques et les antidépresseurs s’inscrivent comme un moyen de réduire la pression de l’individu entièrement maître de lui-même.

Les anxiolytiques sont à la source de juteux profits pour l’indsutrie pharmaceutique. Les benzodiazépines sont en passe de remplacer les coachs de vie, ces individus qui n’ont que pour mission de mettre les gens sous perfusion de bonheur à travers des phrases et des concepts d’un vide intersidéral consommé ; ils sont les nouveaux médicaments à succès. Depuis la mise sur le marché de la première benzodiazépine en 1960 — Librium —, une nouvelle molécule de benzodiazépine est mis sur le marché tous les cinq à dix ans environ. Et, lorsque les préoccupations relatives à la toxicomanie et à la tolérance ont commencé à faire la une des journaux, chaque nouvelle drogue s’est avérée plus sûre que la précédente. Une tendance s’est donc dégagée : les sociétés pharmaceutiques devaient tirer profit d’un médicament avant l’expiration de son brevet ; les médecins recevaient des incitatifs des sociétés pharmaceutiques pour prescrire leurs médicaments ;  les patients voulaient un moyen peu coûteux et pratique d’atténuer leur malaise. Dans ce nouveau paysage commercial concurrentiel, il était essentiel de fidéliser les médecins à la marque. Et beaucoup de gens croyaient alors, comme aujourd’hui, qu’il était sécuritaire de prendre ces médicaments parce qu’ils étaient prescrits par des médecins.

Selon l’essai de Christopher Gill de 2013,  Philosophical Therapy as Preventive Psychological Medicine, les principales raisons de la détresse émotionnelle dans les écrits classiques sont la peur de la mort et le deuil plutôt que la perte, qui demeurent des causes courantes de détresse émotionnelle de nos jours. Mais une différence clé entre les approches classiques et modernes, écrit Gill, est que les gens utilisaient alors la thérapie et les régimes de style de vie comme un moyen de développer préventivement la résilience émotionnelle avant qu’une situation pénible ne se produise, alors que, aujpurd’hui, les gens utilisent la thérapie comme une réponse à la détresse émotionnelle. Si l’approche classique supposait que l’anxiété faisait partie intégrante de la vie, l’approche moderne, quant à elle, la considère comme un désordre, peut-être même une affliction chimique qui a atteint des niveaux épidémiques.

De là, la tendance prédominante,  depuis deux décennies, est de considérer les problèmes mentaux comme des dysfonctionnements essentiellement chimiques du cerveau. Depuis le succès spectaculaire des premières molécules de bneziodiazépines dans les années 1960, les compagnies pharmaceutiques sont heureuses de maintenir et d’exploiter ce point de vue — débalancement chimique — dans le traitement de l’anxiété, vantant les mérites des tranquillisants comme étant de plus en plus sûrs. Aujourd’hui, avec un cinquième des adultes américains et européens atteints d’un trouble anxieux, nous sommes aux prises avec une épidémie de surconsommation de benzodiazépines, malgré les effets secondaires connus et le risque de dépendance.

Et si l’anxiété, plutôt que d’être un simple débalancement chimique du cerveau sans relation de cause à effet avec le mode de vie effréné de société, était  plutôt la réponse de notre cerveau au mode de vie effréné de société. En fait, au même titre que l’on ne peut expliquer l’oeuvre de Victor Hugo par l’analyse de l’encre imprimée sur le papier, on ne peut expliquer le comportement du cerveau par de simples molécules chimiques. L’explication est simpliste, mais elle mérite tout de même considération. En fait, il reste encore une explication sociologique à trouver au problème de l’anxiété.

Et si l’explication sociologique se formulait ainsi : l’anxiété contemporaine relève essentiellement d’une condition culturelle.

© Pierre Fraser (Ph. D., sociologue), 2014

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