« Et un, et deux, et trois degrés, c’est un crime contre l’humanité », ou le mode-tout-en-urgence

« Et un, et deux, et trois degrés, c’est un crime contre l’humanité » est devenu l’un des énoncés performatifs efficaces du discours environnementaliste.

Pour s’en convaincre, il suffit d’assister à une manifestation environnementaliste pour entendre cet énoncé répété à plusieurs reprises. Ce qu’il y a ici d’intéressant avec cet énoncé, c’est qu’il s’agit d’un énoncé performatif, c’est-à-dire un énoncé qui réalise lui-même ce qu’ils énonce. Dans le cas présent, dire « Et un, et deux et trois degrés, c’est un crime contre l’humanité » plutôt que changement climatique indique qu’il ne s’agit pas d’un processus (changement), mais d’un état de fait (effondrement qui est ni plus ni moins qu’un crime contre l’humanité). L’énoncé  performatif a essentiellement pour but de couper court à la réflexion et de s’en remettre à une doxa ou credo, bien qu’il semble s’en défendre.  De là, il est possible de construire tout un argumentaire qui orientera toutes les actions vers le mode tout-en-urgence.

Comme le rapportait le 9 novembre 2019 le journal Le Parisien, une femme tente de rentrer dans le magasin Kiabi à Argenteuil. « On bloque le magasin pour dénoncer les effets de la fast fashion (NDLR : mode éphémère) », lui indique une jeune fille. « Mais il y a d’autres enseignes ! Il vaudrait mieux aller bloquer Qwartz à Villeneuve-la-Garenne », répond la femme un peu dépitée. « Et un, et deux, et trois degrés, c’est un crime contre l’humanité », crient les manifestants, pendant que les vigiles leur confisquent leurs pancartes et banderoles. Scandalisées, les vendeuses du magasin baissent le rideau de fer.  « Je trouve ça hypocrite de leur part, s’énerve une femme. Ils sont tous en Nike ! ». Cette action qui a eu lieu samedi était la première du groupe Youth for climate Val-d’Oise. « Cette action aura pour but d’alarmer les passants à l’urgence climatique et sociale actuelle », indique leur communiqué de presse.

© Photo : Thibault Chaffotte

« Allez on y va ! » lance Nolan. Autour de lui les quinze autres jeunes se mettent à former à une chaîne humaine à l’entrée du magasin Kiabi du centre commercial Côté Seine, à Argenteuil. « Les petits pas, les petits pas, les petits pas : ça suffit ! », scandent-ils. Ici, ce qui est intéressant, d’un point de vue strictement discursif avec cet énoncé, c’est le mode « injonction » qui est mis de l’avant. Autrement dit, il faut passer à une autre vitesse, celle du mode-tout-en-urgence. Et ce mode-tout-en-urgence s’articule comme suit :

  • il ne nous resterait qu’une vingtaine d’années pour atteindre l’objectif de 2°C et que quelques années pour avoir une chance raisonnable de rester sous la barre des 1,5°C d’augmentation des températures à l’échelle plan.taire. En d’autres termes, il n’y a pas de temps à perdre. Atteindre l’objectif de 1,5°C exigera un effort sans précédent à une échelle sans précédent dans le monde. Les transformations nécessaires seront si profondes, si importantes et si urgentes qu’elles ne peuvent être laissées aux seules forces du marché. Au cours des dernières années, nous avons constaté une nette tendance à la baisse des investissements dans les combustibles fossiles et à l’augmentation substantielle de la production d’énergie renouvelable et des emplois. Cependant, même si cette tendance se poursuivait, elle n’assurerait pas la transition rapide et juste dont nous avons besoin pour rester en dessous de 1,5°C ;
  • les lois et les politiques doivent changer à tous les niveaux de gouvernement ; les institutions financières doivent intégrer des preuves scientifiques dans leurs évaluations des projets énergétiques ; l’extraction des combustibles fossiles doit être éliminée très rapidement et les nouveaux projets de combustibles fossiles ne peuvent voir le jour ; les modes de vie devront changer, de notre façon de travailler à notre façon de manger et de nous déplacer ;
  • pour avoir une chance décente de rester en dessous de 1,5°C, nous devrions plafonner nos émissions futures totales d’ici 2100 à environ 120 GtCO2e. Pour mettre cela en perspective, le monde émet en moyenne 40 GtCO2e par an. Les réserves connues de combustibles fossiles se situent entre 2 734 et 5 385 GtCO. C’est entre 23 et 45 fois plus que ce que nous pouvons nous permettre, ce qui signifie que nous avons moins d’émissions sur trois ans, comme d’habitude, avant d’atteindre le budget de 1,5°C. Si nous commençons à ralentir considérablement les émissions dès maintenant, nous pourrions obtenir quelques années de plus d’élimination progressive contrôlée. Mais cela signifie aucun nouveau projet d’extraction de combustibles fossiles, nulle part, plus jamais.

Exprimé de cette façon, il semblerait bien que plusieurs changements devront avoir lieu, et ce, très rapidement. De tels changements d’une telle ampleur sont-ils pour autant réalisables dans un si court laps de temps ?  Dans le cadre d’une rhétorique mode-en-tout-urgence, la question ne se pose pas, car la chose doit impérativement se faire. Conséquemment, nous n’aurions pas le choix entre l’action et l’inaction. Un seul choix s’impose donc :  agir quand nous pouvons encore faire la différence ou être forcés d’agir quand il sera trop tard pour préserver plus ou moins la planète telle que nous la connaissons.

Et il est là le pouvoir des énoncés performatifs, c’est qu’ils s’imposent comme des impératifs indiscutables. De là leur capacité à mobiliser.

© Pierre Fraser (Ph. D., sociologue), 2019

 

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.