The Guardian et le parti pris pour l’urgence climatique

Les médias de masse, depuis 150 ans, clament leur objectivité et leur indépendance journalistique. C’est leur marque de commerce qui leur permet de prétendre qu’ils sont le quatrième pouvoir capable de faire contrepoids aux trois pouvoirs incarnant l’État (exécutif, législatif et judiciaire). Depuis déjà un an, à la fin de chaque article sur son site Internet, The Guardian affiche la note suivante :

« Alors que la crise climatique s’intensifie…  The Guardian ne restera pas silencieux. C’est notre engagement : nous continuerons d’accorder au réchauffement climatique, à l’extinction de la faune et de la flore sauvages et à la pollution à l’échelle mondiale l’attention et l’importance urgentes qu’ils exigent. The Guardian reconnaît l’urgence climatique comme l’enjeu majeur de notre époque.  Notre indépendance signifie que nous sommes libres d’enquêter et de contester l’inaction des personnes au pouvoir. Nous informerons nos lecteurs des menaces qui pèsent sur l’environnement sur la base de faits scientifiques et non d’intérêts commerciaux ou politiques. Et nous avons apporté plusieurs changements importants à notre guide de rédaction pour nous assurer que le langage que nous utilisons reflète fidèlement la catastrophe environnementale. The Guardian estime que les problèmes auxquels nous sommes confrontés dans le cadre de la crise climatique sont systémiques et qu’un changement sociétal fondamental est nécessaire. Nous continuerons de rendre compte des efforts des individus et des communautés du monde entier qui prennent courageusement position pour les générations futures et la préservation de la vie humaine sur terre. Nous voulons que leurs histoires inspirent l’espoir. Nous rendrons également compte de nos propres progrès en tant qu’organisation, à mesure que nous prendrons des mesures importantes pour réduire notre impact sur l’environnement. »

Ce texte est intéressant à plus d’un égard.

Premièrement, The Guardian, en soulignant qu’il « reconnaît l’urgence climatique comme l’enjeu majeur de notre époque », détermine ainsi non seulement la ligne éditoriale du journal, mais détermine aussi la ligne idéologique de celui-ci.

Deuxièmement, The Guardian, en déclarant « notre indépendance signifie que… ». se définit de facto comme le véritable contre-pouvoir à l’État qui n’agit pas contre l’urgence climatique. Il devient ainsi celui qui fera tout en son possible pour protéger le droit à l’information des citoyens. Pour preuve, il met bien en évidence le fait que le journal le fera « sur la base de faits scientifiques et non d’intérêts commerciaux ou politiques ». Il s’agit ici du positionnement classique des médias de masse, c’est-à-dire afficher l’apparence de vertu éditoriale.

Troisièmement,  The Guardian souligne que plusieurs changements importants ont été apportés à son guide de rédaction. D’ailleurs, Katharine Viner, rédactrice en chef du journal, a envoyé ce mémo à tous les journalistes : « Les journalistes du Guardian devront, quand cela est possible, troquer le changement climatique pour l’urgence climatique, la crise climatique ou l’effondrement climatique. Au réchauffement climatique, sera préférée la hausse des températures. La biodiversité deviendra la vie sauvage, l’expression stocks de poisson sera privilégiée à ressources alieutiques, tandis que les climatosceptiques, seront plutôt des négationnistes du climat. Les termes originaux ne sont pas bannis, mais réfléchissez-y à deux fois avant de les utiliser. » Faut-il ici rappeler que changer les mots et les expressions qui décrivaient auparavant certaines réalités c’est aussi changer la perception de ces réalités précédentes.

Quatrièmement, dire que « les problèmes auxquels nous sommes confrontés dans le cadre de la crise climatique sont systémiques et qu’un changement sociétal fondamental est nécessaire », n’est pas banal. Ce qui est ici proposé est ni plus ni moins qu’une refonte des institutions sociales, car ces dernières auraient échoué à prendre acte des problèmes auxquels l’humanité serait confrontée (The Guardian s’érige en contre-pouvoir). En fait, il est toujours plus facile de caler une démarche dénonciatrice et réformatrice dans un cadre universel (la planète et son climat) que dans un contexte local (sans-abris, taux de suicide chez les jeunes, détresse chez les personnes âgées, montée de la précarité sociale et économique). Personne n’ira manifester pour la précarité ni pour les sans-abris, et jamais The Guardian n’aurait proposé un guide de rédaction pour soutenir les gens qui fréquentent les banques alimentaires pour mettre fin à la pauvreté en proposant un tout nouveau vocabulaire pour s’attaquer au problème.

Cinquièmement, quand The Guardian signale « Nous continuerons de rendre compte des efforts des individus et des communautés du monde entier qui prennent courageusement position pour les générations futures et la préservation de la vie humaine sur terre », il se campe clairement (i) dans la grande vertu universelle salvatrice et réparatrice, tout (ii) en reprenant  à son compte la rhétorique  de type  « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », (iii) tout comme il repique la rhétorique syndicaliste du  XXe  siècle qui défendait les droits et les intérêts des travailleurs.

Finalement, en disant que « Nous rendrons également compte de nos propres progrès en tant qu’organisation, à mesure que nous prendrons des mesures importantes pour réduire notre impact sur l’environnement », c’est aussi signaler que si on prêche la vertu, on doit aussi signaler que l’on est soi-même vertueux ; il faut boucler la boucle.

Quelles conclusions faut-il tirer de ce nouveau vocabulaire proposé par The Guardian ? En fait, il s’agit tout simplement de pratiques discursives fondées sur un ensemble d’énoncés performatifs ( énoncés qui réalisent eux-mêmes ce qu’ils énoncent). Dire effondrement climatique plutôt que changement climatique indique qu’il ne s’agit pas d’un processus (changement), mais d’un état de fait (effondrement). De là, il est possible de construire tout un argumentaire qui orientera toutes les actions vers le mode tout-en-urgence.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2019

 

 

2 réflexions au sujet de « The Guardian et le parti pris pour l’urgence climatique »

  1. janusdot57

    Bonsoir.
    Dans le fait de ce..réchauffement climatique..qui a commencé, il y a bien longtemps déjà..peu après le « P.A.G. » ou Petit Age Glaciaire (qui s’était estompé en 1854..), c’est-à-dire à partir de 1870, et de la première locomotive à vapeur, et des premières lignes ferroviaires (il en existait très peu, à l’époque et au tout début..) voulues et souhaitées, pour permettre aux riches bourgeois comme riches aristocrates Anglais de se rendre au plus près des montagnes, et donc, de venir..presque..les déposer, au plus près de la mer de glace, on a « participé » et « contribué » à ce réchauffement climatique.
    (c’était les vrais débuts du tourisme de masse..)
    La seule mer de glace a perdue..390 m d’épaisseur..pas rien..!
    Les deux grandes révolutions industrielles n’on rien arrangé dans ce sens, les guerres non plus, tout comme tous ces essais nucléaires, en mode..souterrain, en mer, sur et sous l’eau..
    L’extraction de matières carbonées (pétrole comme gaz..), mais aussi, toutes les matières et métaux, ont aggravé cela..l’industrie lourde..aussi.
    Les centrales nucléaires, dont on nous vante les mérites d’une énergie propre, concernant la production d’électricité, en parlant de.. »décarbonée » (terme éloquent et écolo-bobo comme politique..menteur..), ne sont pas aussi propres qu’on le dit..
    Les grandes tours et cheminées de refroidissement jettent dans l’atmosphère des nuages, certes..non toxiques, mais cependant..fort polluants !
    Je dirai, pour ma part, non pas..Il est minuit docteur Schweitzer,mais bien..minuit moins le quart..qu’on le veuille ou non…
    Bonne soirée à vous, respectueusement..Denis.

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    1. Photo|Société Auteur de l’article

      Bonjour Denis,

      Dans mon article, je n’ai pas souvenir d’avoir traité des aspects météorologiques, hydrologiques, géologiques, d’extraction minière ou encore moins de géopolitique.

      Ma spécialité, en tant que chercheur et sociologue, est l’analyse des discours mobilisateurs, comment ils construisent des rhétoriques performatives, et comment ils arrivent parfois à atteindre le statut de fait social total, c’est-à-dire un discours qui mobilise massivement à la fois institutions et individus.

      Je vous assure qu’il ne sert à rien de me convaincre, avec tous les arguments imaginables, de la réalité d’un réchauffement climatique naturel et/ou anthropocentique. Les chiffres sont là pour démontrer que, dans certaines régions du globe, il y a effectivement une augmentation de la température.

      Toutefois, votre réponse à mon analyse — cette dermière étant de nature strictement sociologique —, est révélatrice de ce discours environnementaliste en passe de devenir un fait social total. Autrement dit, vous m’avez présenté un ensemble d’énoncés que la rhétorique environnementaliste a, depuis au moins quarante ans, mis en place, sans pour autant voir que je ne remettais pas en cause la question du réchauffement climatique. Et cette rhétorique est d’une efficacité redoutable, car la moindre analyse de celle-ci provoque des réactions !

      Ne jamais oublier que la sociologie ne dit pas ce qui doit être fait ou non, ne présume pas de ce qui acceptable ou non en société. Elle a pour simple mission d’analyser les phénomènes qui la constituent.

      En vous remerciant, Denis, pour votre contribution à cet épineux débat !

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