Absorption technologique

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L’absorption technologique survient du moment où la technologie devient sociale et sociable, du moment où elle intègre à son fonctionnement l’ensemble des composants de la société, c’est-à-dire autant les institutions que les individus.

L’individu vit désormais dans un état de flux tendu constant. Tout doit être sans défaut, ici, maintenant et sans délai. L’individu doit, tout comme les échanges commerciaux, être en mesure de livrer à temps le travail que l’on exige de lui. Zéro panne, zéro délai, zéro défaut. C’est la nouvelle façon de vivre. Aussi bien se faire à l’idée. Il n’y a pas de retour possible.

Les technologies numériques sont dans une logique frénétique de dématérialisation totale et systématique du temps. Le citoyen est devenu un quelconque nœud du grand réseau numérique auquel on peut se connecter ou duquel on peut se déconnecter à volonté. Aujourd’hui, ce qui compte, c’est d’être l’un des nœuds efficaces du grand réseau numérique, celui qui connecte le plus. Le talent et l’expérience ne sont peut-être plus tout à fait ce dont l’individu a besoin. Apprendre à devenir un nœud efficace et performant du réseau numérique auquel des masses de gens se connectent, avoir des compétences à profusion qui permettent de connecter massivement, voilà ce qu’il faut.

Instantanéité, efficacité, disponibilité, flexibilité, rentabilité, productivité, réactivité, gestion agile, contraction, court terme, accélération du temps, compression du temps, délai resserré, vitesse. C’est là tout le vocabulaire d’une vie totalement absorbée par la technologie. C’est là aussi le vocabulaire de tout employé aveugle au fait d’être englué dans une pression temporelle permanente, l’ivresse ressentie d’avoir accompli des exploits dans un temps limité en triomphant du temps.

Il incombe forcément à tous ceux qui conçoivent, inventent, produisent et mettent en marché des technologies toujours plus performantes de nous « permettre d’embrasser du regard, d’embrasser par la pensée, de saisir, de manipuler tout ce qui s’est produit et a été apprécié jusqu’à présent, d’abréger tout ce qui est long, jusqu’au « temps » lui-même, et de se rendre maîtres de tout le passé[1]. » Les technologies nous tendent une main créatrice pour que nous puissions nous emparer de l’avenir. « Tout ce qui est et fut devient pour eux, ce faisant, moyen, instrument, marteau. Leur « connaître » est un créer, leur créer est un légiférer, leur volonté de vérité est — volonté de puissance[2]. » Ne faut-il pas nécessairement que la technologie existe ?

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© Pierre Fraser, socioloque / 2018
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[1] Nietzsche, F. W., Par-delà bien et mal, § VI.212.

[2] Idem.